Il existe des signaux faibles et des signaux forts. L’accueil de la neuvième édition de la Journée africaine de l’intelligence économique (JAIE2026) au sein de l’École nationale d’administration et de magistrature (ENAM) de Yaoundé appartient indéniablement à la seconde catégorie. Derrière l’événement se profile une transformation culturelle profonde : celle d’une institution centenaire qui engage sa mue vers un modèle d’administration stratège.
Le temple de l’État face aux défis du siècle
L’ENAM n’est pas une école parmi d’autres. Elle est le creuset historique de l’élite administrative camerounaise : hauts fonctionnaires, magistrats, diplomates, inspecteurs des impôts et des douanes y sont formés avant de prendre les commandes des administrations centrales et déconcentrées de la République. Ce sont ces cadres qui concevront demain les lois, dirigeront les administrations territoriales, mèneront les négociations douanières et trancheront les litiges commerciaux internationaux.
Or, pendant des décennies, la formation dispensée dans ces sanctuaires du savoir d’État s’est appuyée sur des grilles managériales et des outils de prospective importés, souvent déconnectés des réalités informelles et communautaires du terrain africain. L’accueil de la JAIE2026 constitue une rupture épistémologique : l’école signifie qu’elle reconnaît la valeur scientifique des référentiels endogènes et qu’elle est prête à les intégrer dans sa doctrine pédagogique.
La portée de la présence de M. Pierre SOUMBOU ANGOULA
La participation de M. Pierre SOUMBOU ANGOULA, directeur général de l’ENAM, au deuxième panel de la JAIE2026, consacré au pouvoir de l’information stratégique dans le secteur public, n’est pas anodine. À la tête de la prestigieuse école, il a affirmé son engagement en faveur de la modernisation de l’administration publique et de l’intégration de l’intelligence stratégique dans la formation des hauts cadres de l’État.
Cette prise de position publique consacre l’introduction, dans les cursus de l’ENAM, de modules de haute spécialisation en intelligence économique et stratégique. Les objectifs sont différenciés selon les filières. Pour les diplomates : maîtriser les rouages de la diplomatie économique offensive et de la guerre d’influence. Pour les administrateurs civils et les inspecteurs : être aptes à diriger des cellules de veille ministérielles, à auditer la probité des investisseurs et à piloter des dispositifs de sécurité économique territoriale. Pour les magistrats : comprendre les subtilités de la guerre du droit, de la guerre économique et de la protection de la propriété intellectuelle des innovations africaines.
De l’administration gestionnaire à l’État stratège
La mutation que l’ENAM engage est, au fond, un changement de paradigme. Il s’agit de passer d’une administration de simple gestion réglementaire à un État stratège, capable d’anticiper les risques systémiques, d’auditer la probité des investisseurs par la due diligence et de mener une diplomatie économique offensive lors des négociations internationales complexes.
Ce passage n’est pas seulement une question de formation initiale. Il suppose une capillarité permanente entre les experts du renseignement économique et les futurs directeurs d’administrations. En accueillant la JAIE2026 au cœur même de ses locaux, l’école a favorisé, pour une journée, cette osmose. L’enjeu est désormais de l’institutionnaliser.
- Serge Dimitri OKONO EBANGA, administrateur civil principal attaché au secrétariat général des Services du Premier Ministre, diplômé de l’ENAM et docteur en droit public de l’université de Yaoundé II, représentait lors de la JAIE2026 ce profil de haut fonctionnaire déjà sensibilisé aux enjeux du numérique et de la souveraineté informationnelle. Sa présence illustre le profil de cadre que l’ENAM de demain devra systématiquement produire.
L’IRIC dans le sillage
L’ENAM n’est pas seule dans cette dynamique. L’Institut des relations internationales du Cameroun (IRIC), dont le professeur Rémy MBIDA MBIDA coordonne le master en sécurité internationale et est également associé à l’École internationale des forces de sécurité (EIFORCES), a également pris part aux panels de la JAIE2026. La convergence de ces deux grandes écoles de souveraineté autour d’un même référentiel, celui du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE) et de son Référentiel africain de veille et d’intelligence économique (RAVIE), dessine les contours d’un écosystème académique camerounais cohérent, ancré dans une doctrine d’intelligence stratégique endogène.
L’ENAM comme incubateur d’élite
L’ENAM pourrait se positionner comme « l’incubateur d’élite d’une culture administrative moderne, où l’État ne se contente plus de gérer l’ordre public, mais anticipe, protège et conquiert en s’appuyant sur le pouvoir de l’information stratégique ».
Cette formule n’est pas rhétorique. Elle décrit une trajectoire précise, dont les jalons sont désormais posés. La formation à l’OSINT (renseignement d’origine source ouverte), au droit de l’information, à la cybersécurité, à l’influence et à la contre-influence, ainsi qu’à l’utilisation éthique et légale de l’intelligence artificielle à des fins de compétitivité : telles sont les compétences que l’État camerounais doit infuser dans sa haute fonction publique pour demeurer souverain dans un monde où l’information est la première des ressources stratégiques.
Le 29 mai 2026, l’ENAM a ouvert une porte. Il appartient maintenant à ses responsables, à ses partenaires académiques et aux pouvoirs publics camerounais de la franchir durablement.
La rédaction
