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Actualité

Cameroun-Indonésie, le manioc dans une relation économique en mutation

20 octobre 2026

À Sangmélima, une usine conçue pour transformer 120 tonnes de manioc par jour n’a effectué ses premiers essais avec de la matière première qu’en mai 2023, près de dix ans après sa création. Le Cameroun s’engage aujourd’hui dans un nouveau projet avec l’Indonésie : une usine pilote de transformation du manioc en tapioca, soutenue par un contrat de 15 millions de dollars et la mise à disposition annoncée de 4 000 hectares. Cette coopération remet au premier plan les conditions nécessaires pour faire de la transformation agricole une activité industrielle durable.

Une racine ne se gère pas comme un stock

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les racines fraîches de manioc peuvent commencer à se détériorer dans les 24 heures suivant la récolte, et la plupart des variétés présentent des signes de dégradation importants en deux à trois jours. La récolte, le transport et la transformation doivent donc s’enchaîner rapidement. La distance entre les parcelles et l’usine, les moyens de transport disponibles et la régularité des livraisons influencent directement la qualité de la matière première à son arrivée sur la ligne de production.

Cette particularité biologique donne à la logistique un rôle central dans l’organisation industrielle. Il faut connaître les périodes de récolte, identifier les bassins de production accessibles, aménager les points de collecte et coordonner les livraisons avec le rythme de l’usine. La capacité de transformation doit ainsi être pensée en fonction des volumes que le territoire peut fournir de manière régulière. Cet équilibre détermine aussi bien la localisation de l’installation que son potentiel d’utilisation et ses coûts d’exploitation.

Les hectares ne suffisent pas à dimensionner une usine

Le cas de Sangmélima offre un point de comparaison utile. Les estimations agricoles rapportées lors de la préparation de ce projet évoquaient plus de 4 000 hectares de manioc à cultiver pour permettre à la Société de transformation industrielle de manioc de Sangmélima (SOTRAMAS) d’atteindre sa pleine capacité. L’unité a été conçue pour traiter 120 tonnes par jour. Pour le projet annoncé avec l’Indonésie, une superficie de 4 000 hectares est également envisagée, sans que la capacité journalière de la future installation soit précisée dans les informations publiques disponibles. Ces données ne permettent pas de comparer directement les besoins des deux usines, mais elles soulignent l’importance d’articuler les plans agricoles et industriels dès la conception du projet.

Entre une superficie identifiée et une récolte mobilisable, plusieurs étapes doivent être organisées. Les terres doivent être effectivement cultivées, les rendements estimés dans des conditions réalistes et les récoltes planifiées pour répondre aux besoins de l’usine. L’accès aux semences, l’accompagnement des producteurs, les conditions d’achat et les coûts de transport interviennent également dans cette équation. Un plan d’approvisionnement chiffré permettrait de relier ces paramètres et de mieux anticiper les besoins de fonctionnement. L’expérience de Sangmélima montre ainsi l’intérêt de considérer la production agricole et la capacité industrielle comme deux composantes d’un même dispositif.

Le marché doit fixer les dimensions de l’outil

Le projet annoncé avec l’Indonésie vise la production de tapioca, mais les informations disponibles ne détaillent pas encore les volumes envisagés, les acheteurs ciblés ni les conditions commerciales attendues. Ces éléments orienteront les choix techniques. Une unité destinée au marché camerounais ne répondra pas nécessairement aux mêmes exigences qu’une installation tournée vers les pays voisins ou des marchés plus éloignés. Les normes de qualité, le conditionnement, les coûts de transport et les prix acceptables détermineront les possibilités de commercialisation et la rentabilité de l’activité.

Le contrat entre PT Asindo Tech et Nego-Titans PLC est annoncé à 15 millions de dollars, soit environ 8,5 milliards de FCFA. Selon l’agence indonésienne ANTARA, cet accord porte sur la fourniture de machines de transformation et d’installations techniques. Le montant donne une indication sur l’envergure financière du projet, mais son appréciation économique dépendra également des capacités prévues et des débouchés accessibles. Le coût de revient du tapioca, comparé aux prix pratiqués sur les marchés ciblés, constituera un repère important pour évaluer la compétitivité de la production. Une connaissance précise de la demande aidera donc à déterminer les volumes à produire, les équipements nécessaires et les investissements complémentaires à prévoir.

Le transfert de technologie se mesure dans les fonctions maîtrisées

PT Asindo Tech doit fournir les équipements et les installations techniques, avec un apport annoncé en ingénierie et en main-d’œuvre qualifiée indonésienne. Cette coopération peut faciliter l’acquisition de procédés industriels spécialisés. Sa portée dépendra aussi des compétences développées au Cameroun pour conduire les installations, assurer leur maintenance, adapter les procédés aux matières premières locales et améliorer les rendements. Ces fonctions contribuent à la continuité de la production et peuvent ouvrir des perspectives de qualification pour les techniciens et les entreprises mobilisés autour de l’usine.

La répartition des responsabilités après la construction sera donc importante. La formation des équipes, la documentation des procédures et la participation des entreprises locales aux opérations techniques peuvent favoriser une appropriation progressive des savoir-faire. L’expérience acquise pourrait ensuite servir à d’autres projets de transformation, à condition que les méthodes et les résultats soient documentés. La coopération industrielle gagne ainsi une dimension durable lorsque les compétences acquises peuvent être mobilisées au-delà de l’installation initiale.

Le pilote doit éclairer les décisions suivantes

Une installation pilote permet de tester un procédé dans les conditions concrètes de production. Pour le projet camerouno-indonésien, les essais devront notamment établir les rendements de transformation, la qualité du tapioca, les coûts d’approvisionnement et les performances des équipements. La consommation d’énergie, les besoins en eau, les pertes et la régularité des livraisons mériteront également un suivi. Ces données permettront d’apprécier la viabilité du modèle et d’identifier les ajustements nécessaires avant toute éventuelle augmentation de capacité. Les résultats commerciaux, les compétences acquises et la participation des fournisseurs locaux compléteront cette évaluation.

Cette approche rejoint la réflexion développée dans Puissance 237 par le Dr Guy Gweth : la puissance économique se construit aussi dans la capacité à maîtriser des activités, à tirer des enseignements de l’expérience et à reproduire les résultats obtenus. Le projet avec l’Indonésie pourra contribuer à cette ambition si l’approvisionnement agricole, les choix industriels, les débouchés et la formation sont pensés de manière cohérente. L’enjeu est de faire de cette expérience une source de connaissances utilisables pour les investissements futurs et, progressivement, un point d’appui pour renforcer les capacités industrielles du Cameroun.

La Rédaction 

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