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Puissance237

Entrepreneuriat

Ébène camerounais : les enjeux stratégiques d’une chaîne de valeur à conquérir

16 octobre 2026

Un arbre abattu au Cameroun peut fournir le bois d’une guitare fabriquée aux États-Unis. Entre les deux, il y a le travail des scieurs, les choix de fabrication, les exigences des acheteurs et les opérations qui déterminent le prix du produit final. C’est dans cet espace que se situe l’enjeu industriel de l’ébène camerounais. Le 8 octobre 2026, l’annonce d’une initiative entre Taylor Guitars et Crelicam pour mieux encadrer les autorisations de récolte a remis l’approvisionnement au premier plan. Pour le Cameroun, l’intérêt de cette démarche tient aussi à ce qu’elle révèle : la maîtrise d’une ressource ne confère pas automatiquement celle des activités qui la rendent plus rentable.

Le bois quitte la forêt, mais où se construit la valeur ?

Depuis 2011, Taylor Guitars et son partenaire espagnol Madinter détiennent la scierie Crelicam, à Yaoundé. L’entreprise transforme l’ébène destiné notamment aux instruments de musique, tandis que la fabrication et l’assemblage des guitares restent réalisés à l’étranger. Le Cameroun participe donc à une chaîne industrielle internationale, mais les activités réalisées sur son territoire ne couvrent pas toutes les étapes qui séparent la ressource forestière du produit commercialisé.

Cette répartition pose un enjeu concret : quelles activités supplémentaires le Cameroun peut-il maîtriser sans perdre en compétitivité ? L’usinage de précision, la fabrication de composants spécialisés et la valorisation des chutes constituent des pistes à examiner selon les coûts, les compétences disponibles et les débouchés. L’expérience de Crelicam montre d’ailleurs que la valeur dépend aussi de la capacité à faire évoluer les usages : Taylor Guitars a développé des débouchés pour l’ébène présentant des variations de couleur, auparavant moins recherché par certains fabricants. L’innovation peut ainsi accroître la valeur tirée de la matière sans augmenter les prélèvements forestiers.

Le partenariat doit dépasser la sécurisation de la ressource

Le groupe de travail annoncé en octobre 2026 doit élaborer un cadre permettant de demander des autorisations de récolte dans des unités forestières d’aménagement délimitées. Il pourrait améliorer la prévisibilité des approvisionnements et la traçabilité du bois. En revanche, aucune nouvelle usine ni extension des capacités de transformation n’a été annoncée. Pour le Cameroun, la prochaine étape serait de rechercher des avancées complémentaires : formation de techniciens, maîtrise de procédés supplémentaires, développement de fournisseurs locaux et accès à de nouveaux marchés.

Ces possibilités ne constituent pas des engagements acquis. Elles supposent une négociation fondée sur des objectifs vérifiables et sur les intérêts des parties. Les résultats pourraient être mesurés à travers les compétences effectivement acquises, la progression des opérations réalisées localement et la participation d’entreprises camerounaises à la chaîne de production. L’enjeu est de faire en sorte que la relation avec un fabricant international contribue à développer des capacités nationales, au-delà des besoins immédiats de son approvisionnement.

La durabilité forestière conditionne la continuité industrielle

L’ébène pousse lentement et sa disponibilité à long terme dépend de la régénération des peuplements. Depuis 2016, Taylor Guitars soutient, avec le Congo Basin Institute et des communautés locales, un programme de recherche et de plantation. Les chiffres publiés pour 2025 font état de 47 561 ébéniers et de 34 421 arbres fruitiers plantés depuis le lancement du programme. Ces résultats témoignent d’un effort de régénération, mais ne suffisent pas à démontrer que les prélèvements commerciaux sont soutenables.

Le futur cadre d’autorisation devra donc être apprécié au regard de la traçabilité, de l’état des stocks, du respect des règles forestières et du renouvellement de la ressource. La délimitation des zones de récolte ne garantit pas, à elle seule, une gestion durable. Pour le Cameroun, la préservation du capital forestier et l’amélioration du rendement industriel doivent avancer ensemble, notamment grâce à la valorisation des chutes et à un suivi rigoureux des prélèvements.

De la maîtrise forestière à la puissance manufacturière

Dans Puissance 237, Dr Guy Gweth, président du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE), inscrit le développement industriel dans une ambition de leadership continental fondée sur le triptyque défense-attaque-influence. La filière de l’ébène en illustre les enjeux : préserver les intérêts nationaux, conquérir des activités manufacturières à plus forte valeur ajoutée et renforcer la capacité du Cameroun à négocier ses partenariats. Cette ambition exige de relier politique forestière, formation, infrastructures, financement et connaissance des marchés.

L’initiative autour de Taylor Guitars et de Crelicam ouvre ainsi une possibilité, sans préjuger de ses résultats. La sécurisation de l’approvisionnement peut consolider une activité existante ; la progression industrielle dépendra des compétences développées, des investissements réalisés et des marchés conquis. Dans la perspective de Puissance 237, l’enjeu est de convertir une ressource forestière recherchée à l’international en capacités manufacturières durables, capables de créer davantage de valeur au Cameroun.

La Rédaction

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